Le voyage du Rasm vers le Bâtin
Un chemin intuitif, pas une exégèse
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Avertissement et disposition intérieure
Ce qui suit n’est pas un travail académique, ni une thèse, ni une exégèse au sens dogmatique du terme. C’est le récit d’un cheminement intérieur : il résonnera, ou il ne résonnera pas, selon ce que chacun porte déjà en soi.
Je ne cherche pas à remplacer le sens reçu du texte. Je cherche à dire : voici ce qui s’est ouvert en moi, un jour, en m’arrêtant sur un mot. Chacun reste libre de nourrir sa conscience de ce qui lui convient, ou de laisser cela reposer sans y entrer.
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Introduction — La pierre qui aiguise
Ma démarche ne part pas d’un raisonnement construit. Elle part d’une saisie intuitive, presque immédiate, déclenchée par des mots précis qui s’imposent soudain à moi.
Pour ne pas laisser cette intuition flotter sans appui, je reviens toujours au texte coranique le plus nu possible — le rasm (رسم) othmanien d’origine, parfois sans points diacritiques, sans vocalisation — et je le confronte aux dictionnaires anciens de la langue arabe. Et parfois, je retourne les lettres.
Cette manière de faire trouve un écho dans un hadith attribué à ʿAbd Allāh Ibn Masʿūd :
« مَا مِنْ آيَةٍ إِلَّا وَلَهَا ظَهْرٌ وَبَطْنٌ، وَلِكُلِّ حَرْفٍ حَدٌّ، وَلِكُلِّ حَدٍّ مَطْلَعٌ »
Mā min āyatin illā wa lahā ẓahrun wa baṭnun, wa li-kulli ḥarfin ḥaddun, wa li-kulli ḥaddin maṭlaʿun.
« Aucun verset n’est dépourvu d’un aspect apparent et d’un aspect caché. Chaque lettre a une limite, et chaque limite a un lieu d’ascension. »
En cherchant le mot حرف (ḥarf, « lettre ») dans le dictionnaire, j’ai trouvé cette définition :
« حَرْفُ كُلِّ شَيْءٍ طَرَفُهُ وَحَدُّهُ وَشَفِيرُهُ »
Ḥarfu kulli shayʾin ṭarafuhu wa ḥadduhu wa shafīruhu.
« Le ḥarf de toute chose est son bord, sa limite, son extrémité. »
Et en retournant le mot حرف, les trois lettres ح ر ف, je peux lire رحف / ر ح ف et aussi فرح / ف ر ح.
Je peux lire :
حرف — رحف — فرح
Ḥarf — Raḥaf — Faraḥ
Le mot aiguisé apporte la joie.
Ce ne sont pas les mêmes racines.
C’est un jeu de contemplation.
Mais voyons ce qu’on peut faire émerger.
Du dictionnaire لسان العرب (Lisān al-ʿArab) :
رَحَفَ (raḥafa) — du verbe أَرْحَفَ (arḥafa) :
« أَرْحَفَ الرَّجُلُ إِذَا حَدَّدَ سِكِّينًا أَوْ غَيْرَهُ. يُقَالُ: أَرْحَفَ شَفْرَتَهُ حَتَّى قَعَدَتْ كَأَنَّهَا حَرْبَةٌ، وَمَعْنَى قَعَدَتْ أَيْ صَارَتْ. قَالَ الأَزْهَرِيُّ: كَأَنَّ الحَاءَ مُبْدَلَةٌ مِنَ الهَاءِ فِي أَرْهَفَ، وَالأَصْلُ أَرْهَفَ. وَسَيْفٌ مُرْهَفٌ وَرَهِيفٌ أَيْ مُحَدَّدٌ. »
Arḥafa al-rajulu idhā ḥaddada sikkīnan aw ghayrahu. Yuqālu: arḥafa shafratuhu ḥattā qaʿadat ka-annahā ḥarbatun, wa maʿnā qaʿadat ay ṣārat. Qāla al-Azharī: ka-anna al-ḥāʾa mubdalatun min al-hāʾi fī arahafa, wa-l-aṣlu arahafa. Wa sayfun murhafun wa rahīfun, ay muḥaddad.
« Arḥafa signifie qu’un homme aiguise un couteau ou quelque chose de semblable. On dit : il aiguisa sa lame jusqu’à ce qu’elle devienne comme une lance. Le sens de qaʿadat est ici : elle devint. Al-Azharī dit : il semble que le ḥāʾ ait remplacé le hāʾ dans arḥafa, dont la forme première serait arahafa. Une épée murhaf ou rahīf est une épée aiguisée, affûtée. »
Alors le texte a cessé, pour moi, d’être une surface plane. Il m’est apparu comme une chose à plusieurs facettes.
J’avais vu :
Aiguiser ma conscience.
Et pour le mot حَدّ (ḥadd, « limite »), le dictionnaire m’a menée vers la limite, la barrière — mais aussi, par le verbe حَدَّ (ḥadda), vers le geste d’aiguiser une lame : صار حادّاً، قاطعاً (ṣāra ḥāddan, qāṭiʿan) — « devenir tranchant, coupant ».
Et voilà que le mot aiguiser vient appuyer mes intuitions.
J’ai senti alors que la lettre n’était peut-être pas seulement une limite qui arrête. Elle pouvait être le lieu d’un aiguisage. Le texte comme une pierre qui affûte la conscience — et, une fois la conscience aiguisée, la limite qui semblait fermée devient un passage capable de fendre l’écorce pour atteindre ce qui est dessous.
C’est une image qui me porte. Peut-être portera-t-elle aussi celui en qui elle résonne intérieurement — chacun selon ce que son âme est prête à porter.
Lorsqu’on entre dans cet espace, on garde toute sa liberté : c’est comme une note de musique. Si elle ressemble à du jazz et que ce n’est pas ton goût, tu iras simplement écouter ailleurs une musique qui te ressemble davantage.
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Chapitre 1 — Adam et l’illusion de la dualité
En laissant cette plasticité du rasm nu résonner sur le verset 2:35, quelque chose s’est ouvert en moi — simplement en imaginant les points diacritiques déplacés.
La lecture que je connaissais :
« Habite, toi et ton épouse (زوجك، zawjuk), le Paradis… et n’approchez pas de cet arbre (الشجرة، al-shajarah)… »
Et ce qui m’est apparu, en laissant le texte nu parler autrement :
« Habite, toi et ton esprit (روحك، rūḥuk), le Paradis… et n’approchez pas de cette illusion (السحرة، al-saḥarah)… »
زوجك (zawjuk) et روحك (rūḥuk)
Il ya deux points diacritiques qui séparent zawjuk زوجك
Et روحك rùḥuk
En enlevant les deux points diacritiques on obtient le même rasm , le même squelette.
Cette observation de voir les deux mots qui partagent, dans le rasm nu, une même structure graphique . Cela m’a fait sentir Adam non pas seul face à une compagne extérieure, mais comme l’humain tout entier face à sa propre polarité intérieure.
Et en revenant à حواء (Ḥawwāʾ, Ève), j’ai trouvé une résonance avec الحيّ (al-Ḥayy, « le Vivant »), la Vie — comme si Ḥawwāʾ portait l’énergie vitale, le souffle inséparable de la conscience d’Adam.
Mais je ne l’a vois pas comme une femme extérieur.
Je ne peux pas imaginer l’humanité tout entière le fruit d’un seul couple mâle et femelle.
Le Paradis, dans cette lecture intérieure, deviendrait cet état premier où l’être n’est pas encore séparé de son propre souffle.
Ḥawwāʾ est un nom donné par Adam dans le texte hébraïque. Je reviendrai sur ce thème avec plus de détails dans de nouvelles lectures intuitives.
الشجرة (al-shajarah, « l’arbre ») et السحرة (al-saḥarah, « les magiciens, les sorciers ») partagent elles aussi un même squelette de lettres dans le rasm nu.
Et le dictionnaire décrit le سحر (siḥr) comme une altération de la réalité, un voile, un mirage.
Alors l’interdiction a pris, pour moi, une autre couleur : peut-être pas « n’approchez pas de cet arbre », mais « ne vous approchez pas de l’illusion de la séparation ».
Et le ظلم (ẓulm, « injustice, obscurité, oppression ») qui suit porte aussi, dans sa racine, l’idée de ténèbres, ظلمة (ẓulmah, « ténèbre, obscurité »).
S’approcher de l’illusion, dans cette lecture, ce serait s’enfoncer dans l’obscurité d’un moi qui s’est cru séparé.
La lecture traditionnelle ne dit pas cela, et ce n’est pas mon intention de la contredire ni de porter un jugement sur elle. Ce que les exégètes ont transmis est leur travail, leur foi ; l’histoire de ce texte est le travail des historiens. Je n’ai pas la prétention de refaire ce travail-là.
Mais je garde ma liberté intérieure — celle qui porte la vibration de mon cœur — et, dans cette liberté, je peux aussi donner mon avis.
Je serai franche : le sens traditionnel ne résonne pas en moi. Il ne me fait pas vibrer de l’intérieur, il ne remue pas mes tripes, je n’y sens pas la vie couler en moi.
Et j’avoue une chose avec sincérité : c’est cette lecture classique elle-même qui a provoqué en moi un long remue-ménage intérieur, un questionnement que j’ai appris à ne pas étouffer mais à laisser infuser.
Une question, entre autres, m’a longtemps habitée : pourquoi le nom de Ḥawwāʾ (Ève) n’apparaît-il jamais dans le texte coranique, alors que celui de Marie y est cité à plusieurs reprises ?
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Chapitre 2 — La Sawʾah et la part d’ombre
La suite du récit montre qu’après ce rapprochement, leur سوأة (sawʾah) leur est apparue. Le même mot revient plus tard, lorsque le corbeau enseigne à un fils d’Adam comment recouvrir la sawʾah de son frère.
En m’arrêtant sur la racine س و أ (s-w-ʾ), j’ai trouvé :
السُّوء : كل ما يَغُمُّ الإنسان
Al-sūʾ: kullu mā yaghummu al-insān.
« Le sūʾ : tout ce qui accable, attriste ou afflige l’être humain. »
Alors la sawʾah, pour moi, a commencé à porter autre chose que la simple nudité du corps : ce que l’on a honte de voir en soi, ce que l’on cherche à cacher — une image de la part d’ombre, de ce qui reste non regardé.
Le meurtre, dans cette lecture, deviendrait le moment où cette part d’ombre se matérialise dans le pire de ses possibles.
Et face à cette laideur, c’est un corbeau — الغراب (al-ghurāb) — qui vient enseigner.
La racine غ ر ب (gh-r-b) porte notamment l’idée de l’éloignement, de l’étrangeté et du couchant : غريب (gharīb, « étranger, étrange »), غروب (ghurūb, « coucher, disparition »), tandis que غيب (ghayb, « l’invisible, le caché ») ouvre une autre résonance graphique et sonore.
Ce messager du sombre et des profondeurs m’a semblé enseigner un mouvement très humain : enfouir, mettre derrière soi — من وراء (min warāʾ, « derrière, au-delà ») — au fond de ce que la conscience ne veut pas regarder.
Et j’ai trouvé, avec surprise, que السُّوأَى (al-sūʾā) peut aussi désigner le feu — النار (al-nār).
Ce qui m’a fait sentir l’enfouissement de cette ombre comme le début possible d’une traversée — un feu qui ne détruit pas mais qui, avec le temps, purifie.
Cela a résonné pour moi avec un hadith que je rencontre dans le dictionnaire :
« سَوْآءُ وَلُودٌ خَيْرٌ مِنْ حَسْنَاءَ عَقِيمٍ »
Sawʾāʾ walūdun khayrun min ḥasnāʾa ʿaqīm.
« Une femme éprouvée mais féconde vaut mieux qu’une belle femme stérile. »
Dans mon écoute intérieure, la Sawʾāʾ (سوآء) — l’âme éprouvée, marquée par ce feu — devient féconde (ولود، walūd), capable d’enfanter des états de conscience véritables.
Et la Ḥasnāʾ (حسناء), belle en apparence mais jamais traversée, resterait à la surface, stérile (عقيم، ʿaqīm), sans ce fruit.
Ce n’est, encore une fois, qu’une image qui a pris sens pour moi. Je la partage comme telle.
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Chapitre 3 — Le Maṭlaʿ,مطلع un lieu d’ascension
Le hadith continue : « et chaque limite a un maṭlaʿ (مطلع) ».
En reprenant la racine ط ل ع (ṭ-l-ʿ), quelque chose de mouvant s’est révélé.
Le dictionnaire donne pour مَطْلَع (maṭlaʿ) :
– المَطْلِعُ (al-maṭliʿ) : l’échelle, le moyen ou le lieu par lequel on monte ;
– مَطْلَعُ الأمير (maṭlaʿ al-amīr) : le point d’accès, la face par laquelle on approche le Prince ;
– مَطْلَعُ القَصيدة (maṭlaʿ al-qaṣīdah) : l’ouverture, le début d’un poème.
Alors la limite, une fois la conscience aiguisée, ne m’est plus apparue comme un mur — mais comme une échelle. Chaque niveau de compréhension, une marche de plus. Et peut-être, dans cette image, un lieu de jonction avec quelque chose de plus grand que soi.
En suivant les verbes de la même racine, ce mouvement m’a semblé plus vivant encore :
« أَطْلَعَ الرَّامِي: جَازَ سَهْمُهُ مِنْ فَوْقِ الغَرَضِ »
Aṭlaʿa al-rāmī: jāza sahmuhu min fawqi al-gharaḍ.
« Le tireur a fait passer sa flèche au-dessus de la cible. »
J’y ai vu une image de la lecture intuitive elle-même : elle ne s’arrête pas au centre visé, elle continue au-delà.
« أَطْلَعَ عَلَى سِرِّهِ: أَظْهَرَهُ »
Aṭlaʿa ʿalā sirrihi: aẓharahu.
« Il a révélé son secret, il l’a mis au jour. »
« اطَّلَعَ عَلَى بَاطِنِهِ: ظَهَرَ »
Iṭṭalaʿa ʿalā bāṭinihi: ẓahara.
« Il a eu accès à son intérieur caché, qui alors s’est montré. »
Ces expressions m’ont fait sentir le maṭlaʿ comme l’instant où un secret du texte se montre, doucement, à la conscience.
« نَخْلٌ مُطْلِعَةٌ: طَالَتِ النَّخِيلَ »
Nakhlun muṭliʿatun: ṭālat al-nakhīl.
« Un palmier qui dépasse les autres palmiers en hauteur. »
Une image simple : ce qui est dressé entre terre et ciel peut, par cette compréhension, s’élever au-dessus des pensées habituelles.
« طَلَّعَ كَيْلَهُ تَطْلِيعاً: مَلأَهُ »
Ṭallaʿa kaylahu taṭlīʿan: malaʾahu.
« Il a rempli sa mesure jusqu’au bord. »
Comme une soif ancienne, comblée.
Ces résonances m’ont ramenée vers trois moments du texte que je porte depuis longtemps :
« لَنْ نُؤْمِنَ لِرُقِيِّكَ »
Lan nuʾmina li-ruqiyyika.
« Nous ne croirons pas à ton ascension. » (17:93)
J’y entends, intérieurement, une part de moi qui refuse encore de monter, qui voudrait que tout redescende à son niveau.
Puis :
« كَلَّا إِذَا بَلَغَتِ التَّرَاقِيَ »
Kallā idhā balaghat al-tarāqī.
« Non ! Lorsque l’âme atteint les clavicules. » (75:26)
Cette traduction est celle des exégètes.
Elle ne vibre pas en moi ainsi alors ,
Maintenant revenons au dictionnaires arabe
…..
Est-ce que le mot
تَرَاقِي (tarāqī) en arabe désigne uniquement les clavicules. ?
La réponse est non .
Le dictionnaire lui-même atteste deux ouvertures lexicales pour cette forme : تَرَاقِي comme pluriel de تَرْقُوَة, « les clavicules »,
et تَرَاقِي comme maṣdar de تَرَاقَى, avec le sens d’ارتقاء, « élévation, progression , ascension ».
Le champ de l’élévation appartient donc déjà au ẓāhir lexical du mot. Mon exploration intérieure peut ensuite accueillir cette pluralité de sens, mais elle ne l’invente pas.
Et si on remplace clavicules par ascension, le sens de la aya prend une autre direction.
Et lorsque l’āya poursuit avec :
وَقِيلَ مَنْ رَاقٍ (75:27
)
Wa-qīla man rāq.
« Et l’on dira : qui peut faire monter ? »
Monter quoi ?
Le dictionnaire donne pour رَقَّى (raqqā) : رَفَعَهُ وَصَعَّدَهُ (rafaʿahu wa-ṣaʿʿadahu) — « il l’a élevé, il l’a fait monter ».
Alors quelque chose s’ouvre en moi : et si, dans cette scène, les تَرَاقِي (tarāqī) n’étaient pas les clavicules que l’on voit avec les yeux du corps, mais le lieu où quelque chose atteint une limite et cherche à s’élever ?
Et si on parle de conscience ?
Et si on parle du روح rouh l’esprit ?
Et enfin :
« وَظَنَّ أَنَّهُ الْفِرَاقُ »
Wa-ẓanna annahu al-firāq.
« Et il pensera que c’est la séparation. » (75:28)
Ces versets m’ont fait entendre ensemble la montée, le passage et ce que nous appelons séparation.
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Chapitre 4 — Les deux polarités qui se retrouvent
Une question m’est restée, en lisant ces derniers versets : séparation d’avec quoi ?
Une réponse a commencé à se dessiner pour moi dans un autre verset :
« وَكُنْتُمْ أَزْوَاجًا ثَلَاثَةً »
Wa-kuntum azwājan thalāthah.
« Et vous serez répartis en trois catégories. » (56:7)
Trois catégories de dualités , azwaj أزواج (singulier de zawj زوج)
Le mot زوج (zawj) porte toujours, pour moi, l’idée d’une chose et de son vis-à-vis.
Le dictionnaire me l’a attesté.
Et j’ai trouvé un écho plus profond encore dans ce verset :
« هُوَ الَّذِي أَنشَأَكُم مِّن نَّفْسٍ وَاحِدَةٍ فَمُسْتَقَرٌّ وَمُسْتَوْدَعٌ »
Huwa alladhī anshaʾakum min nafsin wāḥidatin fa-mustaqarrun wa-mustawdaʿ.
« C’est Lui qui vous a fait naître d’une âme unique ; puis il y a un lieu de séjour et un lieu de dépôt. » (6:98)
Le مستودع (mustawdaʿ) — le lieu du dépôt — partage sa racine avec الوديعة (al-wadīʿah), ce qui est confié en garde.
Quelque chose d’intérieur, d’invisible, en attente d’être un jour rendu.
Le مستقر (mustaqarr) — la demeure stable, le lieu de séjour — m’apparaît comme la polarité descendue ici-bas, ancrée dans la matière.
« وَلَكُمْ فِي الأَرْضِ مُسْتَقَرٌّ وَمَتَاعٌ إِلَى حِينٍ »
Wa-lakum fī al-arḍi mustaqarrun wa matāʿun ilā ḥīn.
« Et pour vous, sur la terre, il y a un séjour et une jouissance pour un temps. » (2:36)
J’ai senti, dans cette lecture, que l’existence terrestre pouvait porter en elle une forme d’exil discret.
Cette nostalgie sans objet, que je reconnais parfois en moi, pourrait être l’écart entre ce qui a été confié et ce qui s’est incarné.
Le dépôt qui se souvient d’où il vient.
J’avais longtemps hésité à ajouter ceci, mais je le partage comme une synchronicité plutôt que comme une preuve de quoi que ce soit.
J’habite un quartier qui porte le nom de مستودع (Mustawdaʿ) — « zone de dépôt ». Et j’ai souvent senti que cette géographie extérieure pouvait devenir, pour qui veut bien lui donner un sens, l’archétype d’une géographie intérieure — sans s’y perdre, en gardant toute la lucidité nécessaire.
J’ai déménagé plusieurs fois. Ma maison d’avant a été démolie, d’une façon assez violente, et avec elle beaucoup de mes certitudes, de mes zones de confort.
Le quartier où je vivais par le passé portait lui-même deux noms à la fois : رحّالة (Raḥḥālah) et وادي عيسى (Wādī ʿĪsā), « la vallée de Jésus ».
Cette dualité m’a semblé étrange, elle aussi.
Le dictionnaire donne pour الرَّحَّالة (al-raḥḥālah) :
« مُتَعَوِّدٌ التَّرَحُّلَ عَلَى قَدَمَيْهِ أَوْ بِكَنْوٍ إِلَى المَنَاطِقِ غَيْرِ المَأْهُولَةِ »
Mutaʿawwidun al-taraḥḥul ʿalā qadamayhi aw bi-kanwin ilā al-manāṭiq ghayr al-maʾhūlah.
« Celui qui a pris l’habitude de se déplacer, à pied ou autrement, vers des régions inhabitées. »
Et aussi :
« الفَرَاشَةُ الرَّحَّالَةُ »
Al-farāshah al-raḥḥālah.
« Le papillon migrateur », présent dans presque toutes les régions du monde.
« الطُّيُورُ الرَّحَّالَةُ »
Al-ṭuyūr al-raḥḥālah.
« Les oiseaux migrateurs », ceux qui se déplacent, à certaines saisons, d’un pays à l’autre.
Alors peut-être suis-je ce papillon, à la vie si brève après sa transformation.
Ou peut-être cet oiseau migrateur, qui construit son nid sur l’arbre puis traverse le ciel, ailes déployées.
Puis vient la zone de dépôt, où الوديعة (al-wadīʿah) est déposée, dans le sens de الأمانة (al-amānah) le dépôt confié, la chose remise en garde.
Et à la mort, ce que le texte coranique nomme الفراق (al-firāq) la séparation,ne serait peut-être pas une rupture avec le monde — mais la dissolution de l’illusion d’avoir été séparé.
Séparé de quoi ?
Séparé de son autre côté , de sa moitié intérieur . (Je reviendrai sur le thème dans une nouvelle lecture avec plus de détails)
L’invisible devient visible.
Le dépôt retourne à sa demeure.
Les deux polarités de la نفس واحدة (nafs wāḥidah, « âme unique »), que la descente dans la matière avait un temps éloignées l’une de l’autre, s’enroulent alors l’une dans l’autre —
« وَالْتَفَّتِ السَّاقُ بِالسَّاقِ »
Wa-ltaffati al-sāqu bi-l-sāq.
« Et la jambe s’enroulera autour de la jambe. » (75:29)
Cette traduction est celle des exégètes.
Maintenant si on revient vers le dictionnaire :
En géométrie
السَّاقُ (في الهندسة) : الضِّلْعُ
as-sāqu (fī al-handasa): aḍ-ḍilʿu
→ ce qui est traduit par La jambe prend le sens de côté (en géométrie) : le côté.
Ici الساق (as-sāq) est donné comme synonyme de الضلع (aḍ-ḍilʿ) dans le vocabulaire géométrique.
Puis :
الضِّلْعُ (في الهندسةِ) : أَحدُ الخطوطِ التي تحيطُ بالشكل المثلث أَو غيره
aḍ-ḍilʿu (fī al-handasa): aḥadu al-khuṭūṭi allatī tuḥīṭu bi-sh-shakli al-muthallathi aw ghayrihi
→ Le côté (en géométrie) : l’une des lignes qui entourent une figure triangulaire ou une autre figure.
Donc الضِّلْع (aḍ-ḍilʿ) peut désigner chacun des segments/lignes qui délimitent une figure.
2. En anatomie
الضِّلْع
aḍ-ḍilʿ
→ la côte, c’est-à-dire l’os de la cage thoracique.
Le dictionnaire précise :
والجمع أضلع وضلوع وأضلاع، وهو عظم من عظام قفص الصدر
wa-l-jamʿu aḍluʿ wa-ḍulūʿ wa-aḍlāʿ, wa-huwa ʿaẓmun min ʿiẓāmi qafaṣi aṣ-ṣadr
→ Le pluriel est أضلع (aḍluʿ), وضلوع (ḍulūʿ) et أضلاع (aḍlāʿ). C’est un os parmi les os de la cage thoracique.
Et le verbe ضَلَعَ
ضَلَعَ الشَّيْءُ : اِعْوَجَّ كَالضِّلْعِ
ḍalaʿa ash-shayʾu: iʿwajja ka-ḍ-ḍilʿi
→ La chose s’est courbée / s’est déformée, comme une côte.
Le verbe est donc :
ضَلَعَ — ḍalaʿa
avec ici le sens de se courber, devenir courbe, se dévier de la ligne droite, à l’image de الضِّلْع — aḍ-ḍilʿ, la côte.
le même mot الضِّلْع porte à la fois l’idée de côté qui délimite une forme et celle de côte osseuse, tandis que ضَلَعَ fait apparaître le mouvement de la courbure.
On peut donc garder séparément :
السَّاق — as-sāq : la jambe → anatomie
السَّاق — as-sāq : le côté → géométrie
الضِّلْع — aḍ-ḍilʿ : le côté → géométrie
الضِّلْع — aḍ-ḍilʿ : la côte → anatomie
Et là, oui, il y a quelque chose de très intéressant à observer.
Est ce que le texte coranique parle vraiment de jambes entrelacées ?
J’y reviendrai dessus avec plus de détails dans mes prochaines explorations .
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Ce que ce chemin m’a appris
Ce voyage à travers les racines du rasm n’a jamais été pour moi une étude linguistique en soi.
C’est devenu, sans que je le cherche au départ, la lecture d’une carte de mon propre espace intérieur.
Chaque mot qui s’éclaire réduit un peu la distance entre les deux polarités que je porte en moi.
Je ne sais pas si ce que j’ai partagé ici résonnera pour qui le lira.
Mais pour moi, le texte a cessé, ce jour-là, d’être seulement une histoire venue d’ailleurs.
Il est devenu le miroir d’un chemin de retour — celui de l’âme vers son propre souffle.
Signé une âme en quête de sa moitié intérieure .